En 2008, Satoshi Nakamoto publiait un document dont le titre ne laissait guère de place au doute : Bitcoin: A Peer-to-Peer Electronic Cash System. L’ambition était de créer un système permettant d’effectuer des paiements directement entre deux personnes, sans passer par une institution financière.
Près de vingt ans plus tard, Bitcoin est devenu un actif financier mondialement connu. Il peut être acheté en quelques secondes depuis un smartphone, détenu par des particuliers comme par des investisseurs professionnels et, depuis 2024, les investisseurs américains peuvent également s’y exposer à travers des produits cotés détenant directement du bitcoin, après leur autorisation par la SEC.
Une réussite spectaculaire pour un protocole informatique lancé sans banque centrale, sans entreprise et sans dirigeant.
Mais il reste une question assez gênante.
Utilisons-nous réellement Bitcoin comme une monnaie ?
Car posséder du bitcoin est devenu relativement banal. Payer son café, son loyer ou recevoir son salaire en bitcoin l’est beaucoup moins.
Et cette distinction change beaucoup de choses.
Au fait, qu’est-ce qu’une monnaie ?
Avant de décider si Bitcoin en est une, encore faut-il savoir ce que l’on met derrière ce mot.
Traditionnellement, une monnaie remplit trois grandes fonctions : elle sert de moyen d’échange, d’unité de compte et de réserve de valeur.
L’euro remplit assez facilement les trois. Nous sommes payés en euros, nous achetons en euros et nous exprimons la valeur de nos biens en euros. Nous pouvons également conserver des euros pour reporter une partie de notre pouvoir d’achat dans le temps, même si l’inflation vient progressivement l’éroder.
Appliquons maintenant le même test à Bitcoin.
Comme moyen d’échange, Bitcoin fonctionne techniquement. Il est possible d’envoyer de la valeur directement à quelqu’un à l’autre bout du monde sans demander l’autorisation d’une banque. C’était précisément l’idée fondatrice du protocole.
Mais être capable de payer et être couramment utilisé pour payer sont deux choses différentes.
L’expérience du Salvador est instructive. Le pays avait fait de Bitcoin une monnaie ayant cours légal en 2021. Dans une étude publiée en 2025, le FMI constatait pourtant que son utilisation et son acceptation par les particuliers et les entreprises étaient restées faibles.
Comme unité de compte, le constat est encore plus évident. Même lorsque Bitcoin est accepté, les prix restent généralement pensés en euros ou en dollars. Un appartement vaut 500 000 euros, pas 5,73 bitcoins. Le nombre de bitcoins demandé sera simplement recalculé en fonction de son cours au moment de la transaction.
Bitcoin peut donc servir à transférer la valeur sans pour autant devenir l’unité dans laquelle nous pensons cette valeur.
Reste la troisième fonction : la réserve de valeur.
Et c’est probablement là que les choses deviennent beaucoup plus intéressantes.
Et si Bitcoin était devenu autre chose que ce qu’il devait être ?
L’une des caractéristiques fondamentales de Bitcoin est sa rareté programmée. Contrairement aux monnaies traditionnelles, dont la quantité peut évoluer en fonction des décisions des banques centrales et du fonctionnement du système bancaire, l’émission de bitcoins obéit à des règles inscrites dans le protocole.
C’est précisément cette rareté qui nourrit la comparaison avec l’or.
L’or n’est pratiquement plus utilisé pour acheter quoi que ce soit dans la vie quotidienne. Personne ne se présente chez son boulanger avec quelques copeaux de lingot. Pourtant, il continue d’être considéré comme une réserve de valeur par une partie des investisseurs et des banques centrales.
Bitcoin pourrait suivre une logique comparable, avec une différence fondamentale : il est entièrement numérique.
Il peut être transféré à travers le monde, fractionné et conservé sans infrastructure physique comparable à celle nécessaire pour stocker de l’or.
Bitcoin voulait devenir une monnaie. Son histoire pourrait finalement être celle d’un actif numérique rare.
Cela expliquerait un paradoxe apparent : son utilisation comme moyen de paiement peut rester limitée tandis que sa valeur et son importance financière progressent.
Le succès de Bitcoin ne dépendrait alors plus nécessairement du nombre de cafés achetés en bitcoins, mais du nombre d’investisseurs prêts à en détenir.
L’arrivée de Wall Street a changé la donne
Il y a encore quelques années, acheter du bitcoin supposait généralement d’ouvrir un compte sur une plateforme spécialisée ou de gérer soi-même sa conservation.
Une étape importante a été franchie en janvier 2024 lorsque la SEC américaine a autorisé la cotation de plusieurs produits permettant une exposition au bitcoin détenu au comptant.
Ce changement est intéressant parce qu’il raconte presque à lui seul l’évolution de Bitcoin.
Un actif imaginé pour permettre de se passer des intermédiaires financiers peut désormais être acheté… à travers les marchés financiers traditionnels.
L’ironie est plutôt belle.
Mais elle montre surtout que Bitcoin est progressivement entré dans l’univers de l’investissement classique. On peut désormais discuter de son poids dans un portefeuille, de sa volatilité ou de son potentiel de diversification comme on le ferait avec d’autres classes d’actifs.
Cela ne le rend ni sûr ni prévisible. La SEC elle-même, au moment d’autoriser ces produits, rappelait que son autorisation ne constituait pas une approbation de Bitcoin et soulignait son caractère volatil et spéculatif.
La nuance est essentielle.
L’institutionnalisation d’un actif ne supprime pas son risque.
Elle facilite simplement son accès.
Une réserve de valeur qui peut perdre brutalement de la valeur ?
C’est évidemment l’objection majeure à la comparaison avec l’or.
Une réserve de valeur est généralement censée… conserver relativement bien sa valeur.
Or Bitcoin a connu au cours de son histoire des mouvements extrêmement violents, à la hausse comme à la baisse. Cette volatilité rend difficile son utilisation comme réserve de valeur à court terme.
Quelqu’un qui sait qu’il aura besoin de son capital dans six mois ne peut raisonnablement pas considérer Bitcoin comme l’équivalent d’un compte à terme.
Mais le débat change lorsque l’horizon devient beaucoup plus long.
Les défenseurs de Bitcoin considèrent que sa quantité limitée, son caractère décentralisé et l’impossibilité pour une autorité politique de décider arbitrairement d’en créer davantage constituent précisément ses principaux atouts.
Ses détracteurs répondent qu’un actif ne produisant ni bénéfices, ni loyers, ni intérêts est particulièrement difficile à valoriser et que son prix dépend largement de ce que le prochain acheteur acceptera de payer.
Les deux arguments méritent d’être entendus.
Une action peut être analysée à travers les bénéfices d’une entreprise. Une obligation produit des flux financiers contractuels. Un bien immobilier peut générer des loyers.
Bitcoin ne produit rien de tout cela.
Mais l’or non plus.
Sa valeur repose donc sur une logique différente : la rareté et la confiance collective accordée à cette rareté.
Alors, faut-il considérer Bitcoin comme une monnaie ?
À ce stade de son histoire, probablement pas au même sens que l’euro ou le dollar.
Bitcoin peut parfaitement transmettre de la valeur et être utilisé comme moyen de paiement. Mais il reste marginal comme unité de compte et son usage quotidien demeure limité par rapport aux monnaies traditionnelles.
Cela ne signifie pas pour autant que Bitcoin aurait échoué.
C’est peut-être même l'inverse.
Nous avons parfois tendance à juger une innovation uniquement à partir de sa promesse initiale. Or les technologies finissent souvent par être utilisées différemment de ce qu’avaient imaginé leurs créateurs.
Bitcoin pourrait connaître cette trajectoire.
Son avenir n’est peut-être pas de remplacer l’euro lorsque nous achetons une baguette, mais de devenir une forme d’actif monétaire numérique détenue parallèlement aux monnaies traditionnelles.
Et c’est probablement sous cet angle que la question devient intéressante pour un investisseur.
Quelle place dans un patrimoine ?
Le débat devient alors beaucoup plus pragmatique.
Il ne s’agit plus de choisir entre « Bitcoin va remplacer les banques » et « Bitcoin ne vaut rien ». Ces deux positions ont surtout l’avantage de faire de bons débats sur Internet.
Pour un investisseur, la question pertinente est beaucoup plus simple : Bitcoin présente-t-il des caractéristiques suffisamment différentes des autres actifs pour justifier éventuellement une place dans un patrimoine diversifié ?
Sa rareté programmée, son caractère mondial et décentralisé et son fonctionnement indépendant des systèmes monétaires traditionnels plaident en faveur d’une classe d’actifs singulière.
Sa volatilité, l’absence de flux financiers permettant d’établir une valorisation fondamentale, les risques réglementaires et technologiques ainsi que la possibilité de pertes importantes imposent en revanche une grande prudence.
Autrement dit, Bitcoin peut éventuellement avoir une place dans un patrimoine sans avoir vocation à devenir le patrimoine.
La distinction est importante.
Le débat le plus intéressant n’est peut-être plus de savoir si Bitcoin remplacera un jour l’euro ou le dollar.
Il est de savoir si nous sommes en train d’assister à l’apparition d’une nouvelle forme d’actif : rare comme l’or, numérique comme Internet et échangeable partout dans le monde.
La réponse ne sera probablement pas connue avant longtemps.
Mais après bientôt deux décennies d’existence, une chose est déjà remarquable : Bitcoin a suffisamment résisté pour que la question ne puisse plus être balayée d’un revers de main.
Et pour un actif né en 2009 de quelques lignes de code et d’une idée assez folle — transférer de la valeur sans banque — c’est déjà beaucoup.




