Acheter un appartement à crédit sur vingt-cinq ans ? Rien de plus normal. Investir une partie de son patrimoine pendant dix ans ? Beaucoup commencent déjà à trouver le temps long.
Le paradoxe mérite qu’on s’y arrête. Nous sommes capables de signer pour 300 mensualités auprès d’une banque sans considérer que nous faisons un pari déraisonnable sur l’avenir. Mais lorsqu’un investissement nécessite d’immobiliser une partie de notre capital pendant huit ou dix ans, une inquiétude apparaît immédiatement : « Et si j’ai besoin de cet argent ? »
Bien sûr, un crédit immobilier et un investissement financier ne sont pas comparables terme à terme. Mais notre différence de réaction face à ces deux horizons dit quelque chose d’intéressant sur notre rapport à l’argent : nous avons moins peur du temps que de l’indisponibilité.
L’immobilier a réussi un formidable tour de magie
L’immobilier possède un avantage psychologique considérable : il nous fait presque oublier la durée.
Lorsque nous achetons une maison, nous en profitons immédiatement. Nous obtenons les clés, nous nous installons, nous choisissons la cuisine et nous commençons éventuellement à expliquer à nos amis que « louer, c’est jeter l’argent par les fenêtres ».
La dette, elle, disparaît progressivement de notre champ de vision. Elle devient une mensualité.
Nous ne nous réveillons pas chaque matin en pensant : « Plus que 287 mensualités. » Heureusement.
C’est pourtant exactement l’engagement que nous avons pris.
Dans un investissement de long terme, le mécanisme psychologique est inversé. L’effort est immédiat : le capital est investi aujourd’hui. Le bénéfice potentiel, lui, se situe dans plusieurs années. Et lorsque l’investissement est peu liquide, voire illiquide, une partie de notre cerveau traduit cela assez brutalement par : « Mon argent est bloqué. »
Le mot lui-même n’aide pas beaucoup. Personne n’a envie que son argent soit « bloqué ».
On pourrait pourtant présenter exactement la même réalité autrement : ce capital a désormais du temps devant lui.
Avons-nous vraiment besoin que tout notre patrimoine soit disponible demain ?
La liquidité est indispensable. Une épargne de précaution doit rester accessible, tout comme l’argent destiné à financer un projet à court terme. Investir à dix ans le capital nécessaire à l’achat d’une maison dans dix-huit mois serait évidemment absurde.
Mais une fois ces besoins couverts, une autre question mérite d’être posée.
Pourquoi faudrait-il que 100 % de notre patrimoine soit disponible 100 % du temps ?
Prenons quelqu’un qui dispose de 500 000 euros de patrimoine financier. A-t-il réellement besoin de pouvoir mobiliser 500 000 euros la semaine prochaine ? Si la réponse est non, conserver cette possibilité sur l’intégralité de son patrimoine relève davantage du confort psychologique que d’un besoin financier.
Et ce confort peut avoir un coût.
Certains univers d’investissement exigent justement d’abandonner une partie de cette liquidité. C’est notamment le cas du Private Equity, où les capitaux sont généralement engagés pour plusieurs années afin d'accompagner le développement, la transformation ou la transmission d'entreprises non cotées.
Cette illiquidité n’est évidemment ni une garantie de rendement ni une qualité en soi. Un mauvais investissement illiquide reste un mauvais investissement, avec simplement l’inconvénient supplémentaire d’être difficile à vendre.
Mais refuser systématiquement toute illiquidité revient également à fermer volontairement une partie de l’univers d’investissement.
Nous sous-estimons terriblement la puissance du temps
Notre obsession pour le rendement nous fait parfois oublier une variable au moins aussi importante : la durée.
Prenons 100 000 euros et imaginons, uniquement pour comprendre la mécanique, qu’ils produisent un rendement moyen de 6 % par an intégralement réinvesti. Avant frais et fiscalité, le capital atteindrait environ 134 000 euros après cinq ans, 179 000 euros après dix ans et 321 000 euros après vingt ans.
Le rendement supposé n’a pourtant jamais changé.
Ce qui a changé, c’est le temps.
Au départ, les gains sont produits par les 100 000 euros investis. Puis les gains commencent eux-mêmes à produire des gains. C’est le principe de la capitalisation composée, probablement l’un des mécanismes les plus simples de la finance et pourtant l’un des plus sous-estimés.
Évidemment, aucun investissement ne délivre mécaniquement 6 % chaque année. Les performances fluctuent, certains actifs peuvent perdre de la valeur et le capital peut être exposé à un risque de perte. Cet exemple n’est donc pas une projection de performance.
Il montre simplement une chose :
En investissement, le temps n’est pas seulement une contrainte. C’est aussi une ressource.
Et nous avons parfois une étrange tendance à vouloir nous en priver.
Rendement élevé, risque faible, argent disponible : choisissez bien
Nous aimerions tous disposer du placement idéal : performant, sécurisé, disponible immédiatement et, si possible, fiscalement avantageux.
Le problème est qu’en finance, lorsqu’un produit semble cocher miraculeusement toutes les cases, il est généralement prudent de vérifier où se cache la cinquième.
Investir consiste nécessairement à faire des arbitrages. Entre rendement potentiel et risque. Entre visibilité et incertitude. Entre disponibilité et horizon de temps.
C’est pourquoi un patrimoine devrait probablement être pensé en plusieurs temporalités plutôt qu’en une seule enveloppe homogène.
Une première partie doit rester immédiatement disponible. Une autre peut financer des projets à trois ou cinq ans. Et une troisième peut avoir dix, quinze ou vingt ans devant elle.
Cette dernière poche est souvent la plus intéressante à identifier, parce qu’elle permet de poser une question très différente de l’habituel « combien cela peut-il rapporter ? » :
« Pendant combien de temps puis-je réellement me permettre de ne pas toucher à cet argent ? »
Finalement, dix ans, est-ce vraiment long ?
Tout dépend de ce que l’on cherche à construire.
Pour financer un projet dans deux ans, dix ans sont évidemment une éternité. Mais pour préparer une retraite dans vingt ans, construire progressivement un patrimoine ou organiser une transmission future, dix ans deviennent soudain beaucoup plus relatifs.
Cela ne signifie pas qu’il faut immobiliser son patrimoine pendant des décennies. Encore moins qu’un investissement devient bon simplement parce qu’il est long. La qualité des actifs, leur valorisation, leur diversification, les frais et les risques restent déterminants.
Mais considérer systématiquement la durée comme un défaut est probablement une erreur.
Nous acceptons de rembourser notre maison pendant vingt-cinq ans. Nous construisons notre carrière sur quarante ans. Nous préparons notre retraite plusieurs décennies à l’avance.
Et pourtant, nous voudrions parfois que notre argent reste disponible lundi matin.
La vraie question n’est donc peut-être pas : « Est-ce que dix ans, c’est long ? »
Mais plutôt : « Quelle partie de mon patrimoine a la chance d’avoir dix ans devant elle ? »
Parce qu’en matière de patrimoine, le temps n’est pas toujours quelque chose que l’on subit.
Bien utilisé, c’est aussi quelque chose que l’on possède.




